Il est des disparitions qui dépassent la douleur intime de la perte d’un homme. Elles nous rappellent brutalement que certaines personnes sont, à elles seules, des bibliothèques vivantes. La disparition d’Amadou Lamine Dramé est de celles-là.
Avec lui, c’est une voix qui s’est tue. Mais c’est surtout une immense mémoire culturelle qui vient de perdre l’un de ses gardiens.
Amadou Lamine Dramé était de ces hommes qui avaient compris très tôt que la radio et la télévision pouvaient être bien plus que des instruments d’information ou de divertissement. Elles pouvaient être des écoles, des conservatoires de langues, des espaces de transmission et des lieux de sauvegarde de la mémoire collective.
À la RTS, il a créé et animé Mandinkaalu, un magazine qui a donné au mandingue une place, une voix et une dignité dans l’espace audiovisuel national. Par sa voix, sa connaissance de la langue et son attachement profond à la culture mandingue, il ne faisait pas simplement de la radio : il faisait œuvre de transmission.
Et son œuvre ne s’est pas arrêtée au mandingue.
L’expérience de Mandinkaalu a contribué à ouvrir la voie à la création d’autres espaces consacrés aux langues nationales, parmi lesquels Yitere Golle en pulaar, Yilinkere en soninké, Qel Mak en sérère, et bien d’autres initiatives de valorisation des langues et des cultures du Sénégal.
C’est là que se mesure véritablement l’importance d’Amadou Lamine Dramé.
Il n’a pas seulement animé une émission. Il a contribué à installer une philosophie de la télévision nationale : celle d’un Sénégal qui se raconte dans ses propres langues.
Son travail participait à une vision profondément sénégalaise de la culture : faire de la diversité linguistique non pas une faiblesse, mais une richesse ; faire des langues nationales non pas de simples vestiges du passé, mais des langues de connaissance, de création et de transmission.
Amadou Lamine Dramé était aussi, un pur produit de l’école de Léopold Sédar Senghor.
Pas seulement au sens académique du terme, mais dans cette conception de la culture comme fondement de l’identité et de la construction nationale. Senghor avait compris que l’indépendance politique ne pouvait être pleinement accomplie sans une réappropriation de nos cultures, de nos langues, de notre mémoire et de notre humanisme.
Amadou Lamine Dramé appartenait à cette génération de passeurs qui avaient fait de cette conviction une pratique quotidienne.
Il savait que derrière un mot mandingue se cachait une histoire. Derrière une expression, une philosophie. Derrière un récit, une mémoire. Derrière une langue, une civilisation.
C’est pourquoi sa disparition ressemble, pour moi, à l’incendie d’une bibliothèque culturelle mandingue.
Une bibliothèque dont les rayonnages étaient constitués de mots, de proverbes, de récits, de chants, d’histoires, de traditions et de savoirs transmis de génération en génération.
Mais une bibliothèque peut renaître lorsque ses livres sont sauvés.
C’est pourquoi le meilleur hommage que nous puissions rendre à Amadou Lamine Dramé ne doit pas être seulement de pleurer sa disparition. Il doit être de sauver, collecter, numériser et transmettre ce qu’il nous a laissé.
Les archives de Mandinkaalu doivent être recherchées. Ses émissions doivent être conservées. Ses témoignages, ses écrits, ses enregistrements et ses interventions doivent être retrouvés. Ceux qui ont travaillé avec lui doivent être interrogés. Ceux qui l’ont écouté doivent raconter ce qu’il représentait.
Car lorsqu’un homme a consacré sa vie à empêcher une culture de sombrer dans l’oubli, sa mémoire ne peut pas, elle aussi, sombrer dans l’oubli.
Amadou Lamine Dramé n’était pas simplement un animateur de radio et de télévision. Il était un passeur. Un passeur entre les générations, entre les langues et entre la tradition et la modernité.
Sa voix s’est tue.
Mais ce qu’elle a semé continue de parler.
Et tant que le mandingue, le pulaar, le soninké, le sérère, le wolof et toutes nos langues nationales continueront de résonner dans l’espace public sénégalais, une part de son œuvre continuera de vivre.
À Amadou Lamine Dramé, gardien de mémoire, passeur de culture et voix du Mandingue : que la terre de ses ancêtres lui soit légère.
Et que le Sénégal n’oublie jamais ceux qui ont consacré leur vie à lui apprendre à se raconter dans ses propres langues.
Ton frère comme tu aimais à m’appeler bien que je puisse être un fils.
Moussa SEYDI, chef du service montage à la rédaction du journal télévisé de la RTS 1


