Pour une prescription raisonnée, une médecine fondée sur les preuves et une meilleure sécurité des patients au Sénégal.
Perfuser n’est pas toujours soigner
Dans de nombreuses structures de soins, la perfusion intraveineuse est parfois devenue un réflexe thérapeutique devant la fièvre, la fatigue, les vomissements, les douleurs ou une altération de l’état général. Pour certains patients, elle symbolise même une prise en charge médicale plus sérieuse qu’un traitement oral.
Pourtant, la perfusion n’est pas un traitement universel. Elle constitue une voie d’administration de liquides, d’électrolytes ou de médicaments, dont l’indication doit reposer sur une évaluation clinique précise.
Une question mérite donc d’être posée : la perfusion est-elle prescrite parce que le patient en a réellement besoin, ou parce qu’elle est devenue une habitude de prescription ?
Cette interrogation dépasse la seule pratique médicale. Elle concerne la sécurité des patients, la qualité des soins, la formation des professionnels et l’utilisation efficiente des ressources sanitaires.
La perfusion intraveineuse : un traitement utile, mais pas anodin
La perfusion est indispensable dans plusieurs situations : choc circulatoire, déshydratation sévère, pertes liquidiennes importantes, impossibilité d’utiliser la voie orale ou administration de médicaments nécessitant un accès intraveineux.
Cependant, chez un patient stable, capable de boire et dont les besoins hydriques sont couverts, une perfusion systématique n’apporte pas nécessairement de bénéfice supplémentaire.
Les recommandations du National Institute for Health and Care Excellence (NICE) préconisent de réserver les liquides intraveineux aux patients dont les besoins ne peuvent pas être satisfaits par voie orale ou entérale, avec une réévaluation régulière et un arrêt dès que possible.
La prescription doit préciser la nature du soluté, le volume, le débit et les modalités de surveillance.
Comment une perfusion inadaptée peut-elle provoquer des complications mortelles ?
La surcharge hydrique et l’oedème aigu du poumon
L’administration excessive ou trop rapide de liquides peut augmenter les pressions de remplissage cardiaque et provoquer une congestion pulmonaire.
Le risque est particulièrement important chez les patients présentant une insuffisance cardiaque, une insuffisance rénale, une maladie valvulaire ou un âge avancé.
Une surcharge importante peut entraîner une détresse respiratoire aiguë, parfois fatale.
Les troubles électrolytiques et les arythmies
La composition des solutés, les volumes administrés et l’état rénal du patient influencent l’équilibre hydroélectrolytique.
Des anomalies sévères du sodium ou du potassium peuvent provoquer des troubles neurologiques ou des arythmies cardiaques susceptibles d’aboutir à un arrêt cardiaque.
L’aggravation d’une maladie préexistante
Une perfusion inadaptée peut précipiter la décompensation d’un patient fragile. Le risque dépend notamment de la pathologie initiale, du type de liquide, de la quantité administrée et de la vitesse d’administration.
Il faut néanmoins distinguer une complication directement causée par la perfusion d’un événement qui survient simplement pendant celle-ci. Toute mort subite dans ce contexte nécessite une analyse clinique rigoureuse avant de conclure à une responsabilité causale.
Le véritable enjeu : abandonner la prescription automatique
La qualité d’une prise en charge ne se mesure pas au nombre de perfusions réalisées, mais à la pertinence des décisions thérapeutiques et aux résultats obtenus.
Avant toute prescription, le professionnel de santé doit répondre à cinq questions :
1. Quelle est l’indication précise de la perfusion ?
2. Le patient peut-il satisfaire ses besoins par voie orale ou entérale ?
3. Existe-t-il une insuffisance cardiaque, rénale ou une autre contre-indication relative ?
4. Quel soluté, quel volume et quel débit sont appropriés ?
5. Comment et à quel moment la réponse au traitement sera-t-elle réévaluée ?
Cette approche permet de prévenir les prescriptions inutiles et de réduire les complications évitables.
Quelles responsabilités pour les professionnels et les structures de santé ?
La prévention des accidents liés aux perfusions repose sur une responsabilité partagée.
* Le prescripteur doit justifier l’indication, adapter la prescription au patient et organiser la surveillance.
* Le personnel chargé de l’administration doit vérifier la prescription, respecter le débit et signaler rapidement toute anomalie.
* La structure de santé doit disposer de protocoles écrits, de matériel de surveillance adapté, de personnels formés et d’un système de déclaration des événements indésirables.
* Les autorités sanitaires et les organismes professionnels doivent promouvoir la formation continue, les audits de pratiques et une culture de sécurité des soins.
La responsabilité juridique ne peut pas être déduite de la seule survenue d’une complication. Elle dépend des circonstances, des obligations professionnelles applicables, du lien de causalité et des éléments établis par l’enquête.
Quelles mesures concrètes pour le Sénégal ?
Une politique de bon usage des perfusions pourrait s’articuler autour de six mesures :
1. Élaborer ou diffuser des protocoles nationaux de prescription et de surveillance des liquides intraveineux.
2. Former les médecins, infirmiers et autres professionnels concernés à l’évaluation de l’état d’hydratation et à la reconnaissance de la surcharge hydrique.
3. Rendre obligatoire une prescription traçable précisant le soluté, le volume, le débit et l’indication.
4. Mettre en place une surveillance adaptée au niveau de risque du patient, avec une attention particulière aux personnes âgées et aux patients cardiaques ou rénaux.
5. Organiser des audits réguliers des prescriptions et analyser les complications graves.
6. Sensibiliser la population au fait qu’une injection ou une perfusion n’est pas systématiquement synonyme de meilleur traitement.
Ces mesures doivent s’appliquer aussi bien aux établissements publics qu’aux structures privées, en tenant compte de leurs moyens et de leur niveau de soins.
La sécurité du martinet doit primer sur les habitudes
La perfusion intraveineuse sauve des vies lorsqu’elle est indiquée, correctement prescrite et convenablement surveillée. Mais son utilisation automatique peut exposer certains patients à des complications graves, notamment une surcharge hydrique ou des désordres électrolytiques.
Le véritable progrès médical ne consiste pas à multiplier les gestes techniques, mais à choisir le bon traitement, pour le bon patient, au bon moment.
Au Sénégal, promouvoir la prescription raisonnée des perfusions devrait devenir un objectif concret d’amélioration de la qualité et de la sécurité des soins.
Dr. Serigne Falilou Samb
(Polyclinique Louis Pasteur)


