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Self-made-men de Colobane: L’art de la réparation appris sur le tas

Par Joseph Kama · Publié le · 4 min de lecture

Dans le tumulte des étals, au milieu des cris, des couleurs et des odeurs, des artisans formés sur le tas redonnent vie aux téléphones et façonnent une économie discrète mais essentielle. Leur travail, parfois incertain mais toujours persévérant, révèle une économie vivante portée par l’ingéniosité et la débrouillardise.

Il est un peu plus de  8 heures, en cette matinée du mercredi 10 juin 2025, Dakar sort lentement de sa torpeur. Sur la route de Colobane quelques silhouettes s’arrêtent un instant, les yeux levés vers le ciel. L’aurore habille les nuages de reflets orangés et rosés, comme une fresque éphémère au-dessus de l’océan. La ville s’éveille sous ce voile lumineux, entre le bruit et les klaxons des taxis et car rapide qui percent le calme. Le quotidien des « goor goorlu » reprend. Sur les grandes artères, l’heure de pointe impose déjà sa cadence effrénée. Les trottoirs débordent de silhouettes pressées, serrant leurs sacs ou ajustant leurs voiles, à la recherche d’un taxi ou d’un car rapide. Les apprentis chauffeurs, les poumons pleins de cris, s’agitent à chaque arrêt, bousculant les passagers dans un ballet désordonné.

Autour, la ville s’anime de mille sons. Les klaxons nerveux des automobilistes, le vrombissement continu des motos, les appels des vendeurs de sachets d’eau glacée. Une odeur de pain chaud se mêle à celle du gasoil qui flotte dans l’air. Dans ce tumulte matinal, Dakar déploie son énergie. Tous, d’un même élan, avancent vers la journée de labeur, les regards fixés sur l’horizon du travail. 9 h 30. Le marché Colobane se dresse au cœur du quartier éponyme, fidèle à sa réputation d’effervescence. Comme chaque matin, il grouille de monde. Les marchands ambulants envahissent les trottoirs, rendant l’accès encore plus difficile. Pénétrer à l’intérieur relève du parcours du combattant. Il faut se faufiler entre étals débordants et vendeurs pressants pour espérer avancer. Dans ce tumulte vibrant, chaque visage raconte une histoire : l’ardeur des vendeurs, la patience des clients, la hâte de ceux qui traversent pour gagner leur journée. Colobane n’est pas seulement un marché. Il est le pouls de la ville, un lieu où la vie se fait palpable à chaque pas.

Malgré l’incertitude les réparateurs de téléphones se frottent les mains

De l’autre côté du marché, un petit « market » vibre d’énergie autour des téléphones et accessoires. Les passants se pressent, scrutent les écrans, touchent les coques colorées et négocient chaque prix avec animation. Les voix s’entremêlent : appels aux clients, éclats de rire et interpellations rapides. À quelques mètres, les réparateurs s’affairent, outils en main, démontant et remontant les téléphones avec une précision née de l’expérience. Les tournevis claquent, les pièces s’entrechoquent et parfois un court-circuit provoque une exclamation, aussitôt suivie d’un sourire complice. Ici, pas de formation officielle. Chaque geste est appris sur le tas. Ces « artisans » sont de véritables self-made men, créatifs et débrouillards. L’endroit tout entier semble respirer. Un microcosme vivant, où le commerce, la technique et l’improvisation se mêlent dans un tumulte fascinant, contrastant avec l’effervescence du marché principal.

Chapelet au cou, bonnet bien ajusté, Assane Faye manipule son tournevis avec une précision qui trahit des années de pratique. Il ne se rappelle plus exactement quand il a commencé ce métier, mais il sait que chaque geste compte. Autour de lui, les téléphones s’entassent, certains ouverts pour être réparés, d’autres en attente de données à récupérer. « Réparer son téléphone est devenu une nécessité pour beaucoup », explique-t-il, les yeux rivés sur un écran. « Même si parfois il faut changer l’appareil, il faut d’abord sauver les données. » Chaque geste, chaque manipulation raconte l’expérience. Pour M Faye, la réparation de téléphones constitue presque la totalité de ses revenus. Il balaie du regard les étals et les clients pressés autour de lui, puis ajoute avec un sourire : « Ça dépend de la clientèle» Certains jours, les réparations affluent, d’autres plus calmes, mais chaque geste compte, chaque téléphone sauvé contribue à sa subsistance. Dans ce coin du marché, son métier rythme sa vie et nourrit son expérience. À une dizaine de mètres d’Assane, Woury (nom d’emprunt) s’affaire sur un téléphone ouvert, concentré sur les minuscules circuits et vis. Il raconte avoir exercé ce métier pendant 17 ans en Guinée et en Gambie. Arrivé au Sénégal il y a deux ans, il n’a jamais travaillé dans un autre domaine. Les gestes sont rapides, précis, mais malgré son expérience, il admet avec un sourire fataliste que certains jours, il ne gagne rien. Pourtant, il continue, car réparer des téléphones est devenu pour lui une habitude, un savoir-faire qui rythme ses journées et lui permet de s’en sortir malgré l’incertitude.

Dans le tumulte de Colobane, entre étals débordants, cris des vendeurs et réparateurs acharnés, se révèle une vérité simple. Le marché n’est pas seulement un lieu de commerce, c’est le cœur battant de la ville, où chaque geste, chaque voix et chaque négociation raconte l’histoire d’une énergie qui ne s’éteint jamais.

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